October 20, 2020

Les ORL sont pleinement mobilisés par l’épidémie de Covid-19. Mais aussi très exposés au risque de contamination. Les docteurs Nils Morel, président du SNORL, et Jean-Michel Klein, président du Conseil national professionnel ORL et CCF, ont répondu aux questions de L’Ouïe Magazine.

Les Oto-rhino-laryngologistes se sont mobilisés sans attendre pour organiser la réponse à l’épidémie de Covid-19. Ils ont alerté sur le manque de matériels de protection et sur la nécessité de réaliser des téléconsultations dès le 3 mars. Le 21 mars, le Conseil national professionnel (CNP) a publié ses recommandations mises à jour pour la prise en charge de patients présentant des symptômes ORL, dans les régions très touchées par le Covid-19 et dans les autres. Les conditions sont bien entendu plus restrictives dans les premières, mais l’évaluation doit toujours commencer par un entretien téléphonique. Des motifs nécessitant un examen physique urgent sont listés : « tout ce qui met en jeu l’espérance de vie à court terme (obstruction des voies aériennes, saignement abondant, abcès, traumatismes de la face, cancer), douleur non contrôlée, incapacité majeure avec déficit neurologique, évolution postopératoire inhabituelle », précise le communiqué du CNP ORL. Des conseils spécifiques, pour certains actes, ont également été publiés à destination des spécialistes.

 

Les ORL remparts contre l’engorgement des urgences

 

« Nous ne voulons pas que les services d’urgence soient encore plus saturés, affirme le Dr Nils Morel, président du Syndicat national des médecins spécialisés en ORL et chirurgie cervico-faciale (SNORL). Idéalement la régulation ORL doit se faire en téléconsultation, à l’échelle d’un cabinet ou d’un territoire de santé pour ne voir en consultation physique que ceux qui le nécessitent absolument. Pour les patients suspects d’être infectés, dont les symptômes ORL sont bénins, on les invite à rester chez eux. Et pour ceux qui sont vraiment en difficulté, on les oriente vers les structures hospitalières équipées pour prendre en charge des personnes atteintes par le Covid-19. » L’évaluation dépend aussi de la situation sanitaire dans la région concernée : « actuellement à Strasbourg, on ne va pas recevoir un patient pour un bouchon de cérumen même complexe à retirer, mais à Grenoble ou Bordeaux, où il y a peu de malades Covid-19 pour l’instant, cela peut se discuter au cas par cas », poursuit le spécialiste.

 

Les ORL travaillent en complémentarité : « notre but est d’essayer d’être le plus collaboratif possible avec le système actuel et avec les généralistes, en voyant en visio-conférence toutes les pathologies qu’ils n’ont plus le temps de prendre comme des rhino-pharyngites ou des otites, ajoute le Dr Jean-Michel Klein, 1er vice-président du SNORL et président du CNP ORL et CCF. Si l’on considère que le confinement peut durer 3 mois, des problèmes vont se poser pour le dépistage des cancers par exemple, avec des pertes de chance associées, certaines situations de surdité brusque ou d’apparition de douleurs violentes ou d’infections… On navigue dans cette incertitude, les réponses doivent être adaptées au jour le jour. »

 

« Il y aura un avant et un après Covid-19 au niveau de la télémédecine »

Le gouvernement a annoncé, pour la durée de l’épidémie, la prise en charge à 100 % des consultations de télémédecine et un assouplissement de ses conditions, notamment la possibilité de déroger au parcours de soin pour les personnes diagnostiquées Covid +. Les médecins sont en train de se saisir massivement de cette opportunité. La plateforme Doctolib a indiqué que le nombre de téléconsultations a été multiplié par 50 en un semaine. « Pendant la crise, cela permet aux patients de garder un contact avec leur médecin et aux médecins de faire un tri efficace et de limiter le nombre de consultations physiques », juge Nils Morel.

 

 

Les ORL lanceurs d’alerte

 

Un nouveau symptôme de l’infection au Covid-19 est récemment venu s’ajouter à ceux que le grand public connaissait (état grippal, fièvre, difficulté respiratoire, parfois manifestations intestinales) : la perte de l’odorat. « Ce sont les ORL qui ont donné l’alerte, raconte Nils Morel. Le Dr Alain Coré s’est mis en contact avec professeur Salmon-Ceron, infectiologue, ils ont testé des patients avec une anosmie isolée sans obstruction nasale et presque tous étaient Covid +. Tout cela est allé très vite et nous avons essayé de diffuser très largement et très précocement l’information. » Cette alerte permet d’isoler des cas potentiels. Toute personne présentant ce symptôme doit consulter à distance, par téléphone ou téléconsultation, sans se rendre chez un médecin dans un premier temps.

 

 

Un cruel manque de protections

 

« Nous avons signalé à la direction de la santé que nous, ORL, ne sommes pas “à usage unique”, déclare Jean-Michel Klein. En plus du masque, les lunettes sont indispensables en ORL parce qu’il y a des projections, et que la contamination peut se faire au niveau des yeux.  On n’a pas assez de protections et on ne les voit pas venir. Cela fait 3 semaines que nous attendons. Les textes officiels sur la répartition des masques indiquent “médecins et infirmiers” sans autre précision. Il y a un certain nombre de pharmacies qui considèrent que les ORL ne sont pas dans la cible du ministère. » Le président du CNP ORL estime, avec gravité, que « l’absence d’anticipation fait que l’on se retrouve à aller au front. Il y a énormément d’ORL qui sont contaminés ». Selon Nils Morel, une partie des spécialistes a reçu une cinquantaine de masques, il y a environ une semaine, mais aucun masque FFP2 ni surblouse. Ceux qui avaient conservé des masques datant de l’épidémie de grippe H1N1 les utilisent, quoique périmés, mais « certains confrères disent qu’ils arrêteront de recevoir des patients quand ils n’en auront plus ».

 

 

Un impact économique « considérable »

 

« Nous sommes aussi des chefs d’entreprises et l’impact économique va être considérable, annonce le Dr Morel. Beaucoup de confrères se demandent comment ils vont faire. Les banques jouent le jeu en acceptant de décaler les emprunts de 6 mois, l’Urssaf, les impôts, tous les organismes sociaux proposent d’étaler les échéances… Cela va être dur pour les ORL comme pour bien d’autres. On pense aux restaurateurs, aux acteurs du tourisme, au BTP… Et aux audioprothésistes, bien sûr. » La pandémie pourrait être suivie d’une période de rattrapage, envisage de son côté le Dr Klein : « on peut espérer qu’il y ait un phénomène de compensation, sans doute en supprimant les vacances ». Il pense qu’il y aura des conséquences profondes sur l’organisation des soins, la place des médecins et des professionnels de santé en général dans les prises de décisions en matière de santé publique, mais aussi dans la pratique quotidienne, en ville : « les libéraux vont devoir s’organiser différemment, repenser la promiscuité dans les salles d’attente, remettre en question l’existence de cabinets isolés, ne disposant pas de matériel de stérilisation des locaux… Après, plus rien ne sera comme avant ».